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12. Regards genrés : des hommes sous le regard des femmes

Sous la direction de Caroline Biron, Anne Boiron & Nathalie Grande

« Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie » . Invitant à considérer avec prudence les discours masculins tenus sur les femmes — dont relève paradoxalement le traité De l’égalité des deux sexes —, le célèbre constat de Poulain de la Barre trouve toujours, quelques siècles plus tard, son écho dans les études universitaires. La recherche s’est en effet beaucoup employée ces dernières décennies à examiner, interroger et déconstruire les représentations du « beau sexe » telles qu’elles ont été élaborées et diffusées sous des plumes masculines. La nécessité de confronter ces images de la féminité à la vision que les femmes pouvaient donner de leur propre sexe a aussi ouvert le champ d’investigation très dynamique de l’étude des textes d’autrices, mettant en lumière de nombreuses œuvres oubliées ou minorées, et révélant, en même temps qu’un héritage littéraire invisibilisé, la réalité d’un discours des femmes sur leur propre condition. Encouragés par le développement des gender studies, thèses, colloques et publications ont ainsi enrichi les connaissances de la place et du rôle des femmes dans la société, dans l’histoire de la littérature comme dans l’histoire des idées et ont amélioré notre perception de l’histoire des représentations et des réalités féminines à travers l’espace et le temps. Par exemple, pour ce qui concerne le seul domaine français, on a ainsi interrogé L’accès des femmes à la culture sous l’Ancien Régime (Linda Timmermanns, Paris, Honoré Champion, 2005), la présence des femmes de science à travers l’histoire (Adeline Gargam, Les Femmes savantes, lettrées et cultivées dans la littérature française des Lumières [1690-1804] , Paris, Honoré Champion, 2013), ou encore la Naissance des femmes de lettres en France (Myriam Maître, Les Précieuses, Paris, Honoré Champion, 1999), ces quelques ouvrages n’étant qu’une illustration de la multiplicité des travaux qui ont permis de faire émerger des problématiques très longtemps négligées.

Cependant, n’est-ce pas demeurer d’une certaine façon prisonnier/prisonnière d’une perspective héritée de longs siècles de « querelle des femmes » que de mettre ainsi en miroir les représentations masculines et féminines, et de renverser la traditionnelle domination des études androcentrées pour la remplacer par le privilège désormais accordé aux réalisations et aux figures de femmes ? En orientant les réflexions vers les réalisations, les représentations et les perceptions féminines, ne demeure-t-on pas à une étape sur le long chemin encore à accomplir pour arriver à un traitement complet et équilibré de l’histoire des relations genrées ? Étape certes justifiée, et d’autant plus indispensable qu’elle tente de réparer le long silence, ou les murmures souvent désobligeants, qui ont entouré les créations féminines. Cependant, alors que les visages du féminin sont de plus en plus scrutés à la faveur de différentes perspectives toutes légitimes et fécondes, se révèle la nécessité de compléter ces études en adoptant une posture réciproque, en interrogeant à leur tour les représentations des hommes. Déjà, plusieurs travaux ont ouvert la voie : Katherine Ashbury et Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval ont dirigé un collectif autour des représentations de la masculinité (Le mâle en France, 1715-1830, Berne-Berlin, Peter Lang, 2004) ; Bernard Banoun, Anne Tomiche et Monica Zapata ont fait de même pour les XIXe et XXe siècles (Fictions du masculin dans les littératures occidentales, Paris, Garnier, 2014) ; un colloque à Paris en 2015 a entrepris une « Cartographie du masculin » en élargissant la perspective aux siècles antérieurs. Cependant, ces questionnements ne s’orientent pas forcément en fonction d’une perspective féminine, encore peu envisagée par la recherche universitaire. C’est pourquoi il nous a semblé utile (ne serait-ce que pour apporter un réel contrepoint à la recherche sur les femmes de l’Ancien Régime) de commencer une nouvelle enquête, délibérément placée sous le prisme unique du regard féminin. Au lieu d’interroger les représentations de cet « Autre » qu’est la femme, objet de discours masculins ou féminins, au lieu d’étudier les représentations masculines globalement, il nous est apparu efficient de soumettre enfin les hommes au seul regard des femmes, renversant ainsi le dispositif systémique qui a longtemps régné. Il s’agit donc d’examiner enfin comment les femmes conçoivent leur « Autre » ; en somme, de faire changer l’altérité de camp.

Une première section de notre volume porte sur l’image des hommes dans la non-fiction féminine : quels discours tiennent les témoignages et les discours féminins sur les hommes ? Comment le regard féminin oriente-t-il la perception de l’autre sexe ? Les mémoires (ceux de la Grande Mademoiselle ou de Mme Roland), les correspondances (celles de Mme de Maintenon ou de Mme de Graffigny), les textes d’idées (tel l’Avis d’une mère à son fils de Mme de Lambert) sont pour les autrices l’occasion de saisir la diversité masculine, à la fois dans ses liens de relation avec les femmes dont ils sont les pères, frères, maris, fils, amants ou amis, compagnons de route ou rencontres épisodiques, mais encore dans son fonctionnement social, si radicalement différent des destins prévus pour les femmes. Dans un deuxième temps, ce sont les constructions imaginaires, telles que les présentent différentes formes de fiction narrative (le roman-mémoires avec les Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière de Mme de Villedieu, la nouvelle avec Mme de Lafayette, le conte avec Mme d’Aulnoy) qui sont convoquées. Et l’examen, si partiel soit-il, semble déjà révéler une constance, la méfiance vis-à-vis d’un sexe dont la fréquentation serait dangereuse pour les femmes. De nouvelles analyses, portant par exemple sur les représentations masculines chez les femmes dramaturges, confirmeraient-elles cette orientation ? Les héros dignes d’une universelle admiration n’existeraient-ils que sur scène ? Comme on le constate, les études ici rassemblées ne sont que les jalons d’une enquête beaucoup plus vaste et qui ne fait décidément que commencer.

Caroline Biron, Anne Boiron & Nathalie Grande